Les bonnes affaires en sourdine des Nuits Sonores

Erwan Seznec

Les bonnes affaires en sourdine des Nuits Sonores

Erwan Seznec

12–15 minutes


Montez le son ! C’est le premier flic de France qui vous l’ordonne. Le festival de musique électronique des Nuits Sonores, dont la seizième édition démarre ce dimanche 6 mai, doit énormément à Gérard Collomb, actuel ministre de l’Intérieur et maire de Lyon de 2001 à 2017. L’histoire est connue. En prenant la succession de Raymond Barre, l’élu socialiste (à l’époque) et son équipe entreprennent de rajeunir l’image de l’agglomération. Un de leurs choix se porte sur la musique électro. Une association s’est providentiellement manifestée.

Présidée par Damien Béguet, Arty Farty a organisé, en 2002, à la Sucrière, dans une Confluence encore en friche, un festival techno. Il a réuni 500 personnes. Gérard Collomb va donner à cette petite équipe les moyens de passer à la vitesse supérieure dès l’année suivante. « Le 17 février 2003, l’association se voit attribuer une subvention de 278 000 euros, peut‐on lire dans un intéressant mémoire en ligne. La ville prend en charge le festival, en prêtant des locaux, du personnel et surtout en finançant la moitié du budget. » La mairie « est à tel point engagée qu’une élue du conseil municipal se demande si un appel d’offre pour le lancement d’un « festival de musiques électroniques » n’aurait pas été plus équitable », pointe l’auteure, étudiante en master 2 de conduites de politiques culturelles. 

Une association qui oublie de publier ses comptes

La question peut se poser encore 15 ans plus tard. Les Nuits Sonores sont devenues une institution, et Arty Farty, un pilier de la scène culturelle lyonnaise, mais sans jamais couper les ponts (financiers) avec les collectivités. Selon les comptes – jusqu’à maintenant, l’association omet de les publier au Journal officiel contrairement à l’obligation légale (lire En coulisses) – que Mediacités a pu consulter, l’association a brassé quelque 4,5 millions d’euros en 2017. Les Nuits Sonores, qui s’étendent cette année de quatre nuits (et journées) à une semaine entière, restent son événement phare. Elles attirent environ 140 000 spectateurs, dont une moitié payants et bénéficient toujours d’un soutien public massif. Entre la ville, la métropole, la région, l’Etat et l’Union européenne, Arty Farty devrait engranger cette année 740 000 euros de subventions selon son budget prévisionnel que nous nous sommes procuré. « On ne tape pas sur les financements publics », commente dans un euphémisme Vincent Carry, directeur d’Arty Farty. 

Au delà des aides directes, celui qui a présidé le comité de soutien de Gérard Collomb à l’occasion des précédentes élections municipales peut aussi compter sur la bienveillance des élus locaux. Son association obtient sans difficulté le droit d’organiser des concerts dans les lieux publics. La ville de Lyon voit d’un bon œil la création par Arty Farty d’Hôtel 71, un « hub créatif » situé au 71, quai Perrache, halle Girard. Elle lui a dernièrement confié la gestion du restaurant « la Piscine » avec sa terrasse exceptionnelle au dessus de la piscine du Rhône et du fleuve, par délégation. Elle a signé à son profit, le 26 mars 2018, une convention (lire ci‐dessous) qui sécurise pour trois ans le soutien qu’elle lui apporte. Et quand la ville de Lyon envoie une délégation pour parler d’échanges culturels à Boston en mai 2017, Arty Farty est du voyage.

La liste ne serait pas complète sans le Sucre. Cet espace prisé des noctambules, entre boîte de nuit et lieu culturel, situé au sommet de la Sucrière a été confiée à Arty Farty par GL Events, le groupe d’événementiel d’Olivier Ginon, épinglé ces derniers jours pour ses largesses accordées à Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle.

Organigramme touffu

Afin d’assumer ces différentes missions, au fil du temps, Arty Farty s’est dotée de succursales qui rendent son organigramme assez touffu. L’association préside une société anonyme, Culture Next, chargée entre autres du Sucre. La Piscine est gérée par une autre société, Swimming Poule, regroupant Arty Farty et l’association La Récréation. Arty Farty a également des intérêts dans Aka, une filiale de booking d’artistes créée à parts égales avec la société Alias, un gros tourneur parisien. « Nous veillons à ce que les subventions de la ville soient fléchées uniquement vers l’association Arty Farty », souligne Loïc Graber, adjoint à la Culture au maire de Lyon, avant même que la question ne lui soit posée. Et pour cause ! Arty Farty ayant un pied dans le secteur associatif et l’autre dans le secteur concurrentiel, la légitimité des aides publiques doit être scrutée attentivement.

« Garant d’une certaine forme d’intérêt général »

D’autant plus attentivement que l’univers du spectacle change à toute vitesse. Deux énormes groupes américains – AEG et Live Nation – ont débarqué en France il y a quelques années, avec l’intention de transformer les festivals en affaires rentables et en donnant un sérieux coup de vieux au modèle français de la scène subventionnée. Live Nation a pris de l’avance. Il gère déjà le Main Square Festival d’Arras et le Download de Brétigny‐sur‐Orge. Il a lancé en 2017, à Paris, une déclinaison française de son festival américain Loolapalooza. Interrogé par Mediacités, Vincent Carry déplore cette « mainmise du secteur capitalistique dur sur le secteur culturel, avec des objectifs de rentabilité et de normalisation ». Le patron d’Arty Farty défend le développement hybride de sa propre maison (musique, restauration, forum European Lab, etc.), « garant d’une certaine forme d’intérêt général », et se dit « très fier d’avoir conquis ce niveau d’autofinancement ». L’association, aujourd’hui, dépend à 20% des aides publiques, contre 50% à l’origine.

Vincent Carry cherche « une troisième voie » culturelle https://t.co/GEigdLfv8I pic.twitter.com/CLZG1mXob7

— La Croix ((LaCroix?)) May 21, 2017

Seuls 10% du budget pour les cachets d’artistes

Les cash‐machines commerciales d’un côté, les innovateurs subventionnés de l’autre ? La réalité est sensiblement plus nuancée. Premier constat, il existe des festivals exigeants autofinancés à 100%. C’est même le cas du plus gros d’entre eux : les Vieilles Charrues, en Bretagne. « Treize millions d’euros de budget en 2018 et zéro subvention, résume son directeur général, Jérôme Tréhorel. Ce sont les Vieilles Charrues qui reversent plus de 100 000 euros à des associations locales chaque année. » Le pass quatre jours avec camping gratuit est exactement au même prix que celui des Nuits sonores : 164 euros. Le tout pour voir cette année des stars planétaires comme Depeche Mode, Gorillaz, Massive Attack ou Fatboy Slim. Le secret ? Une gestion au cordeau. L’association Les Vieilles Charrues emploie douze permanents, contre 27 à Arty Farty… La masse salariale de l’association lyonnaise hors charges a augmenté de 42% entre 2015 et 2017 en passant de 610 000 euros à 871 000 euros. 

Les Vieilles charrues ont par ailleurs un handicap auquel échappent les Nuits sonores : l’inflation des cachets artistiques. « Nous en sommes à 4,5 millions d’euros cette année contre 1,7 million il y a dix ans », déplore Jérôme Tréhorel. L’électro est épargnée par cette course folle. « Nos cachets sont extrêmement bas », admet spontanément Vincent Carry. Ils représentent 400 000 euros pour l’édition 2018 des Nuits Sonores, soit moins de 10% du budget total de l’événement.

Matthieu Pigasse ne vient pas à Lyon « exclusivement pour des questions capitalistiques »

Le festival des Vieilles Charrues n’est pas un cas isolé. Le Hellfest de Clisson (Loire‐Atlantique) s’autofinance entièrement avec, il est vrai, des billets hors de prix : 92 euros la journée ! No Logo, le festival de reggae des forges de Fraisans, dans le Jura, y arrive également, avec des entrées démarrant à 21 euros, sans publicité. Il a attiré 41 000 spectateurs l’an dernier. L’opposition entre le commercial‐rentable et l’artistique‐subventionné est écornée par l’histoire de Rock‐en‐Seine. Le festival parisien catalogué « rock indépendant » a été racheté en 2017 par un tandem formé du groupe AEG et de LNEI (Les Nouvelles Editions Indépendantes), la holding du banquier d’affaires Matthieu Pigasse, par ailleurs co‐propriétaire du Monde, président du conseil d’administration des Eurockéennes de Belfort, et propriétaire du magazine Les Inrockuptibles et de Radio Nova, antenne lyonnaise comprise. Une antenne avec laquelle Arty Farty est en excellents termes, souhaitant l’héberger dans son Hotel 71.

Les discussions en sont aux détails techniques et au prix du loyer, selon le directeur de l’association. « On s’est senti proche de Vincent [Carry] et d’Arty Farty, on a envie de faire des choses ensemble », déclarait Bernard Zekri, patron de Nova Lyon, dans le Petit bulletin en janvier dernier. Vincent Carry assure vouloir garder les Nuits sonores indépendantes, mais prête à LNEI « de véritables intentions culturelles » à Lyon, où Matthieu Pigasse ne viendrait pas, selon lui, « exclusivement pour des questions capitalistiques ».

Une marque aux mains de Vincent Carry

C’est donc officiel : à la veille de leur seizième édition, les Nuits Sonores ne sont pas à vendre. Mais si elles l’étaient un jour ? Vincent Carry serait alors intéressé à double titre.  Comme directeur d’Arty Farty, bien entendu, mais aussi comme propriétaire de la marque. Comme l’a découvert Mediacités, il a en effet déposé en son nom propre – et non en celui d’Arty Farty – « Les Nuits sonores », en 2003, auprès de l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). La démarche est rigoureusement légale, mais elle peut déboucher sur des situations conflictuelles, comme les organisateurs du festival Art Rock de Saint‐Brieuc viennent de l’apprendre à leurs dépens. « Je trouve absolument scandaleux que des producteurs ou des opérateurs privés vendent des marques (…) qui ont été construites avec le concours de tout le monde », se défend Vincent Carry. 

Pour preuve de sa bonne foi, le patron des Nuits Sonores a transmis à Mediacités un document signé de sa main dans lequel il déclare mettre gracieusement le nom « Nuits Sonores » à la disposition d’Arty Farty. Ce document date de septembre 2012. Pour autant, sept mois plus tard, en mars 2013, c’est toujours à son nom qu’il a renouvelé le dépôt décennal auprès de l’INPI, alors même qu’il pouvait à cette occasion (ou même avant) procéder à une transmission de la marque à Arty Farty ou renouveler le dépôt au profit de l’association. L’extension internationale a également été déposée au nom de Vincent Carry, avec le concours du cabinet lyonnais en propriété intellectuelle Découvertes & droit.

La marque Hellfest a été cédée pour 400 000 euros au producteur Gérard Drouot en 2015 par le fondateur du festival Benjamin Barbaud. De son côté, Vincent Carry assure n’avoir « aucune idée » de la valeur de Nuits Sonores. Il aurait le temps d’y réfléchir, si jamais une proposition de rachat se présentait. La mise à disposition à titre gracieux sur laquelle il s’est engagé l’est au bénéfice d’Arty Farty, pas d’un éventuel repreneur du festival. En attendant, que cela ait été ou non le but recherché, chaque édition des Nuits Sonores accroît la notoriété et la valeur de ces deux mots.

Nous avons rencontré Vincent Carry près d’une heure le vendredi 27 avril dernier. Après nous avoir assuré qu’Arty Farty publiait ses comptes au Journal officiel comme l’a loi l’impose pour toutes les associations subventionnées à hauteur de 153 000 euros ou davantage, il a reconnu que ce n’était pas le cas par mail : « C’est une erreur de notre part que nous rectifierons dès cette année. Mea culpa donc ». Simple oubli ? Beaucoup d’associations ne connaissent pas cette disposition. Il est en revanche plus surprenant que le commissaire aux comptes d’Arty Farty ou que les services juridiques de la ville de Lyon ou de la métropole ne fassent pas le nécessaire pour que la réglementation soit respectée, vu la somme des subventions publiques reçues chaque année par l’association. Vincent Carry nous a communiqué trois jours après notre rencontre les rapports annuels d’Arty Farty pour 2017 et 2016. Il nous a également envoyé plusieurs mails, notamment pour nous proposer « un second temps d’échange » (« certains sujets peuvent mériter d’être contextualisés », nous écrit‐il) et pour nous transmettre de récentes tribunes qu’il a écrites, dans lesquelles il plaide pour une nouvelle Europe. 

> A SUIVRE

Retrouvez mercredi 9 mai prochain, le second volet de notre enquête sur les Nuits Sonores. 

Erwan Seznec, avec Nicolas Barriquand